Et Elle sera là

avec ses armes de douleur,

les pointes acérées

de sa violence.

Pour une guerre sans fin,

Elle réveillera chez chacun

ses soldats endormis,

Elle s'installera jusqu'à

l'aube de la Révolution

qui enfantera

la Nouvelle Génération.

Elle aura pour nom

Souffrance, Mort sera

son alliée !

Livre de la Révélation

1er Verset

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Alika ouvrit lentement les yeux, s'imprégnant petit à petit de la première aube de ses dix-huit cycles. par la persienne entrouverte se faufilait le soleil dansant du zone d'août. Alika se redressa, contempla la féérie étoilée que dessinaient les rayons dorés sur les murs blancs... Emportée par la magie des couleurs, elle sentit ses pensées couler vers son jardin secret : là, elle puisait, éveil après éveil, la toute puissance de sa force. Soudain, une pensée plus forte se détacha : elle avait dix-huit cycles ! A partir de ce cade, tout devenait d'une grande importance ! Aujourd'hui, elle devait passer une Epreuve, la seule qui lui permettrait d'accéder, à son terme, au monde des Aînés ! Alika s'y était préparée, depuis l'examen rituel, en compagnie d'autres jeunes de son âge. Huit cycles déjà !!

Elle se souvenait encore de la surprise suscitée parmi les Kates et l'auditorat lors de la proclamation de son résultat. Résultat envié de beaucoup ! La distinction la plus ardue à obtenir : l'énorme difficulté du questionnaire départageait les êtres humains incapables de ceux qui recelaient une potetialité de capacités psychiques au-delà d'un certain nombre de points. Lorsqu'elle apprit du Suprême Vénéré lui-même, qu'elle avait obtenu la Distinction Universelle d'Aptitudes Mentales, grâce au nombre de points au-delà de la limite, Alika ne comprit pas trrès bien la signification de cette distinction pour la vie à venir, qu'elle lui incomberait de supporter des charges à lourdes responsabilités. Elle se devrait, un certain cade, d'y faire face consciemment, seule !

Toute une matinée, le Suprême Vénéré lui expliqua les engagements prochains à tenir vis-à-vis de l'Univers. Elle dût suivre les enseignements de la Congrégation Suprême, trouvant agréable, au début, d'y jouir d'un priogramme différent de celui des autres jeunes. Mais ce ne fut qu'au contact des Kates de la Congrégation qu'Alika réalisa pleinement l'impact primordial sur sa vie future. En particulier, le Père Antonin, l'un des dix Kates les plus appréciés du Suprême participa le plus activement à la bonne continuité de ses études, lui apprenant les choses courantes de la vie, mais aussi l'exploration à l'infini de l'esprit au mépris des dispositions émotionnelles psychiques propre à l'homme ! Tout d'abord, elle s'effraya ! Pourtant, après quelques heures de cours à la Faculté des Sciences Psychiques Orientables et Novatrices, Alika avait accepté cette façon de penser en constatant combien ses pensées agitées parvenaient à s'estomper et leur ardeur si néfaste à se calmer.

Bien souvent, ils passaient tout un cade et une partie de la soirée à discuter des questions précises naissant dans l'esprit de la jeune fille, à l'aider à se contrôler ainsi qu'à réprimer ses besoins, ses peines, ses désirs ! Alika en ressortait toujours rassérénée ! Elle aimait la tendresse sincère et l'autorité honnête émanant de cet homme. Sans cette aide, elle n'aurait peut-être pas pu s'assumer comme une personne adulte en possession de toutes ses capacités le pratique quotidiennement. Plus que tout, serait-elle capable de prendre au maximum, ses responsabilités ?

L'heure ne pouvait plus être aux questions sans réponse : elle devait se lever et commencer le cade au mieux de sa condition ! Après une douche aux essences de citron et d'orange, elle se mira, toute ruisselante encore, se regarda droit dans les yeux.  Elle fut satisfaite de lire le bonheur de trouver si parfaite et si dénuée d'expérience, cette femme-enfant. Elle aima, tout particulièrement, à contre-lumière, les reflets de sa chevelure soyeuse, le teint mat de sa peau : ce qui, pour une auburn, attirait invariablement l'admiration, voire les sifflements approbateurs des hommes et les regards envieux des femmes, des jeunes filles à peine adultes, insatisfaites de leur corps, don de la Nature ! Bien plus que son teint, ses grands yeux d'or cerclés de cils ombrés captivaient la curiosité des hommes en qiête d'aventures légères.

Jusqu'à ce cade, elle avait réussi à éviter les embuscades. Un seul homme avait pu gagner toute sa confiance. D'un clin d'oeil, elle chassa l'image qui la submergeait, essuya son corps des dernières traces d'humidité.

Sur l'une des deux chaises, à côté de la psyché, la tenue destinée à la Cérémonie de l'Epreuve avait été posée. Elle jaugea la couleur, réprima une grimace de méfiance. Sceptique quant à leur confort pratique et seyant, elle enfila à contre-coeur le pantalon, passa la tunique et chaussa les espadres. Puis, retenant sa respiration, elle se retourna lentement et stupéfaite ... se figea, ne voulant croire que l'image-sosie fut bien la sienne ! Ce bel ensemble jaune, bordé de délicats fils d'or l'habillait élégamment, mettait en valeur ses courbes gracieuses avec finesse, avec charme. Cherchant le regard de la personne envoyée, s'assurant de la véracité de la vision, elle ne put que se louer d'être une des seules femmes à pouvoir porter cette tenue. Elle ressentit la première joie de sa nouvelle vie. Toute à son ivresse, elle rassembla les quelques objets à emporter avec elle : la Charte de la Liberté Egalitaire, deux phocomps et un petit ours en peluche, unique souvenir que sa mère lui eut laissé. Elle regarda le phocomp représentant sa mère. L'angoisse de nulle sensation, la même éprouvée depuis la naissance, la secoua comme chaque fois que la tenaillait le désir de chercher au fond de son âme, le moindre petit souvenir ! Jamais nul ne faisait surface et son coeur s'emplissait d'un sentiment de noyade ! Elle n'avait pas de racine malgré sa connaissance parfaite des moindres branches familiales antécédantes. Mais les bras d'une mère aimante et l'autorité paternelle bienveillante rendaient la vie sécurisante. Pour refouler son angoisse montante, elle regarda l'autre phocomp où l'homme représenté en pied souriait. Ce seul sourire suffit à la plonger dans sa chaleur ! Que de sentiments en émanaient : une générosité débordante, une loyauté extrême, une absolue sécurité, une joie indéfinissable, de l'amour, de la tendresse sans limite ... Néro, son futur uni, cet homme à qui la vie la destinait sous peu. Un soupir mourut lentement sur ses lèvres ...

Faisant fi de toutes ces émotions, elle ferma le sac et se dirigea vers la porte du sas. Tout en appuyant sur le bouton de commande de fermeture, elle tenta de garder une ultime image de cette pièce dans laquelle elle venait de vivre huit cycles. Ce soir, elle dormirait en compagnie de cinq autres jeunes et du guide qui devait les aider à se former. Dans un peu plus de deux cycles, elle partagerait avec Néro l'appartement qui leur serait échu lors de leur union. Cette pensée mélancolique mêlée d'espoir la perçant, elle ne se rendit pas compte, tout en marchant, que quelqu'un l'avait volontairement bousculée. Deux bras l'enserrèrent  tandis qu'elle se débattait : elle cessa pourtant de se rebeller, reconnaissant à la senteur mlusquée qui l'enveloppait cet homme qui sera un cade son mari.

Confiante, elle se coula contre son épaule. Néro l'écarta doucement et plongea ses grands yeux clairs dans le labyrinthe doré de la jeune femme. Il y fut traversé d'ondes d'amour doux et violent à la fois. Il avait souvent questionné du regard celui de la jeune fille, sans pouvoir y déceler la moindre trace de sentiment à son égard ! Il avait vite compris qu'elle n'ouvrirait ses pensées qu'au cade de leur mariage ! Mais aujourd'hui, il en reçut une parcelle ! La sublimation le cloua sur place ! Un voile sombre à la force déroutante vint en douce brouiller le tracé du labyrinthe et leurs yeux se quittèrent. Alika, aussi, découvrit l'immense fortune qu'elle recevrait ! Cela la réjouissait, surtout en ce cade de départ, loin de toute personne sécurisante.

Une musique résonna soudain brutalement dans les hauts-parleurs de la rue : c'était le signe de la Vénération, invitant chaque citoyen, citoyenne à participer à la prière matinale, prière qui remerciait à l'aide de silencieuses suppliques, le don du ciel, des éléments naturels et du soleil.

Lui serrant la main, Alika emmena Néro auprès de la Fontaine-Espoir devant laquelle ils s'arrêtèrent, émus. Les quatre mains jointes au-dessus de l'eau, ils prononcèrent la phrase sacrée, assurant à chacun les sentiments éprouvés mutuellement :

Seul l'amour pur et essentiel nous permettra
d'accéder à notre royaume.
Puissions-nous en être les donateurs à jamais !

Ils se regardèrent à nouveau, Néro de deux doigts de sa main droite, pressa les lèvres d'Alika. Celle-ci qui espérait la demande en union avant son départ, sentit déferler en elle les ondes de la plénitude, du moins l'imaginait-elle ...

Solennelle, elle toucha d'une main tremblante le front et les lèvres de Néro en signe d'accord. Le bonheur qui se lisait dans leurs regards promettait des joies non-exhaustives, des relations plus que fougueuses ! Malgré cet échange riche en émotion, ils se séparèrent. Néro regrettait de ne pouvoir prolonger cette entrevue, dernier instant d'intimité. Il ne la retrouverait en effet que dans deux longs cycles durant lesquels il ne pourrait obtenir aucune information à son sujet. La tristesse teintait son visage.

Alika déposa un tendre baiser et s'enfuit vers la Cour des Cent Prières, sans oser se retourner de peur de laisser transparaître ses larmes. Des yeux embués de chagrin, Néro la suivit jusqu'au moment où, tournant vers la Maison des Livres, elle disparut ...

Alors il fit demi-tour et d'un pas ferme quoique les épaules voûtées, il rejoignit son équipe de surveillance qui attendait ses ordres.