La roche exsude, sue un suintement vital, comme autant d'énergies. Je pose ma main et je ressens les vibrations humides. Je laisse couler en l'âme le goutte à goutte des transpirations de la vie. Ces murmures du minéral me ramènent au silence que viennent détourner, d'instant en instant, les crissements, les ramages, les frou-frou des feuillages. Une feuille tombe et le bruit en cascade de sa chute s'insinue dans la danse des branches que le vent mouvemente légèrement agrémentant la douceur de l'air. Tout est sensation, rien est perception. A l'ondoiement perpétuel, les nuages passent, caresses douces, sortes d'invites subtiles d'une respiration, s'immobilisent dans le parfait silence pour reprendre vie langoureusement en suivant le rythme de la magie éolienne. Un apaisement s'infiltre dans les veines, c'est un ressourcement qui exhale son parfum pour un pas lent vers l'unité intérieure. La source que longtemps j'ai cru tarie a repris vie. Dans les pas de l'Univers, dans les pas de l'homme, j'avais tracé son chemin, semant de ci, de là, une goutte, une ondée, une rosée. De jolies pierres, j'avais orné son parcours. Il est sinueux pour créer des roulis, des cascades, des murmures. Il est ligne droite pour inviter à l'immobile. Il est ascendant puis vertigineux pour provoquer le changement. Mais il n'avait pas de liquide. Rien ne s'exprimait que le silence déroutant d'une vie en moi.Dans ce coeur de l'Univers, dans ce coeur d'homme, j'ai bu, j'ai puisé. De cette soif rassasiée, un filet d'eau est né. D'escarpements en promontoires, je laisse voguer mon âme. L'impertinence de la Nature parfois m'étonne : son don d'elle-même est incompris. Mille idées, mille sensations s'en échappent. Du bout des doigts je les caresse. Parfois un tronc offre ses sinuosités, ses écailles et je ne peux résister à y appuyer la peau perméablement nue de mon dos. Les yeux se clorent doucement et l'esprit évanouit toute pensée : le voyage commence. De la pointe de la colonne monte une spirale intense, presque palpable tant cela remue, tant cela vibre. Je m'abandonne aux impressions, qu'elles me pénètrent, me parcourent, m'ébahissent de leur force. Une esquisse naît alors : l'amour inconditionnel, l'amour que la Nature me dépose dans le corps sans demander plus qu'un élan volontaire. Mon coeur est tremblant. Expérimenter un partage avec l'Univers semble ce repos spirituel qui élève. Ce sont de subtils mélanges de puissance et de faiblesse, de douceur et d'âpreté. La Nature n'est jamais avare d'elle-même. Nous sommes semblables, elle et moi. Je colle mon corps comme si je voulais disparaître, fondre dans la peau du végétal. Mon corps s'efface et ne reste que l'esprit uni pour un temps seulement. Ce palpable, si réel, si imaginaire, tressaille le coeur. La sève se transvase de l'écorce à ma peau, sillonne les veines, les artères, gonflant mon sang d'une vivifiance nouvelle. Pouvoir rester sur place, collée au bois sans plus se soucier que de ce partage évolutif. des larmes se fraient un passage vers l'extérieur et coulent en eau purificatrice sur mon visage qui, je le sais, est transfiguré. Et soudain, être là à sa place, être là à sa trace et vivre sont les seules évidences à récolter. Une chaleur glisse sous la pelure, parcourt mon corps de fleuves en ruisselets. Diffuseur de vie, le diaphane s'efface, se nourrit de sève fraîche, se gonfle, charrie le flux nourricier. La bienfaisance de l'instant présent me fait palpiter le rayonnement qui s'éteint au-dehors pour qu'à l'intérieur voyage enfin l'énergie. Dans cette bienfaitude de mon hébétude, je tire les fils de soie vers moi. La nuit s'est allongée et son corps transi, mouillé, troublé m'enveloppe. L'hébétude s'éloigne tandis que la mouvance de la Terre permet le voyage sidéral. Le merle vient secouer l'immobile de ses trilles qui s'envolent dans l'air automnal de cette fin d'après-midi. De tous mes yeux, ceux du corps, ceux de l'âme, ceux du coeur, je contemple ce tronc qui m'a insufflé une vie neuve. Ces petits trésors glanés, cailloux emplis de lumière, feuilles fraîchement évadées sont sous le pas au fil du parcours du chemin offert. Et les garder en souvenir ancré, je les mets dans ma poche béante qui n'attendait que cela depuis ma naissance. Je m'éloigne presque à reculons, comme si d'infimes fibrilles me retenaient encore enlacée. de là-haut, une lueur rebondit d'entre les nuages et éclaire joyeusement la forêt, y révélant le tracé dans ses moindres détails. Bien plus encore, les rayons donnent à l'âme une chaleur immuable. J'arrive à me décrocher non sans tristesse sous couvert de promesse de retour un jour. Le regard intérieur n'a plus peur : il sait vivre au dedans sans perdre une seconde de vie du dehors. Reprendre le cours du chemin et découvrir les senteurs qui émanent, percevoir les froisements furtifs dans les buissons touffus. A ras de terre, je me pose, les coudes sur le tapis moelleux, le visage bien assis dans les paumes, je scrute, j'attends un rapide passage d'un écureuil que la frénésie d'accumulation appelle sans relâche, le trottinement léger d'un mulot pressé de rentrer ou bien encore les pépiements aigus mais léger des oisillons toujours affamés autant d'affectif que de nutritif. Ce sera bientôt là devant moi : un fin museau tortillant dépasse un petit amas de feuilles sèches, puis deux pattes et tout le corps d'un mouvement confiant vient vers moi. Si je ne bouge d'un petit doigt, il passera auprès de moi, croyant à un tronc couché, aux odeurs étrangères certes mais parfaitement inoffensives. Intérieurement je souris. Qu'il est facile de leurrer quand le coeur est sain et pur. Quand l'animal est depuis longtemps passé, je pense à me redresser, à poursuivre la promenade. D'un bond, je suis à nouveau vive, élancée, brûlante de vie. Mon pas s'allonge, la nuit est proche. Déjà la lumière d'entre chien et loup amenuise certains détails, omet de révéler d'autres contours. Il est bien temps de rentrer dans le monde. Je ne savais pas alors que la visite me réservait d'autres surprises. Il arriva tout à coup auréolé des larmes de lumières au déclin. Son regard de velours noir traquait la pénombre de mes yeux. Je ne l'avais pas entendu venir. Il était là comme un soupir qui voudrait briser l'habitude. Fragile dans sa majesté, sa robe pure couleur souci, aux bois vers le ciel effilés, il me regardait profondément. Et mon coeur tressaillit, arrêtait même pour un temps suspendu, son battement. Avec un mouvement d'invite à le suivre, il s'éloigna dans la profondeur mordorée. Mon corps tendait déjà à suivre la trace de sa douceur parfumée d'animalité. Je ne le revis pas, même si je m'arrêtai souvent pour écouter la plainte ou le gémissement d'adieu. Tout mon être est sous le charme de cet instant magique qui s'effiloche déjà. Au loin, s'élèvent tout à coup des lamentations stridulantes. Elles sont puissantes, tonitruantes même dans ce silence vespéral. La curiosité me titille : qu'est-ce donc ? Qui réclame à cris perçants une attention soudaine ? Mes pieds se dirigent enfin vers cet endroit bruyant. Au détour d'un bosquet, je perçois le doux gazouillement auquel s'adjoignent à nouveau les plaintes. Pour écouter, il faut s'arrêter, cesser même tout battement ! Et enfin, je comprends que des centaines, des milliers de grnouilles chantent leur chant d'allégresse, leur chant d'amour ultime de la journée. Quel vacarme ! Le monde de l'homme n'en produit pas autant de si régulier. Toutes en même temps, lancent leur joie courant sur les scintillements affleurants. Je m'approche doucement, me pénétrant de la vie, de son chahut continuel. Finalement, un autre gazouillement s'impose : c'est l'eau ! L'eau sauvage, cavalcade fraîche, qui emplit mon être de sa parole et puis l'on rencontre soi, sur un banc qui attend. Bienheureux le repos quand il est enrobé de nature ! La parfaite maîtrise de la concordance des jeux naturels de l'Univers m'écarquille les yeux. Quelle féérie que jamais l'homme ne pourra égaler ! Ces instants magiques me vivifient et une joyeuse vigueur se hisse au bord de mon regard, aux rives de ma pensée. je voudrais rester là, la nuit durant. Qu'y a-t-il à comprendre de cette magie ? La source n'est plus tarie. Elle roule, elle cascatelle, elle chahute. C'est le miroir où se reflète la joie de la Vie. Evanescence fortuite ...

ãCatherine Borbàs, 2008